L’odyssée de Sirimanfing TRAORE
Le silence triompha sur les discours pendant de longues minutes dans la prison noire des migrants d’Europe. Ce silence n’était pas celui du repos, mais celui d’âmes étouffées par le poids de leurs souvenirs. Chacun voulait parler, raconter sa vie, son parcours, ses raisons d’avoir tenté l’impossible. Mais chacun craignait aussi de rouvrir les plaies de son passé, ces blessures profondes qui avaient nourri leur rêve d’exil et leur enfer de voyage.
L’enfer du chemin vers l’Europe, c’est qu’on ne le comprend vraiment qu’une fois engagé. Là où la soif brûle la gorge, où la peur glace le sang, où l’on veut abandonner mais où l’abandon signifie mourir. La plupart ne prenaient conscience des vertus des campagnes de sensibilisation contre l’immigration clandestine qu’en pleine tragédie : dans des pirogues perdues au cœur de l’océan, dans des prisons sombres aux murs humides, ou dans les sables du désert, sans eau ni pain, à la merci des vipères et de la chaleur assassine.
Quatorze heures approchaient. Dans la cellule étroite, l’air se faisait suffocant. Les estomacs criaient, tordus par la faim et la fatigue, tandis que les parasites intestinaux menaient leur guerre silencieuse. L’existence semblait se décomposer dans l’attente, et l’espoir s’enfuyait peu à peu des ventres affamés.
— Je m’appelle Sirimanfing Traoré. Je viens du Mali, dit soudain une voix grave et lasse.
À peine ces mots furent-ils prononcés qu’une autre voix, douce et apaisante, s’éleva pour rompre la tension. Ce n’était pas une parole, mais un chant — un chant ancestral qui semblait venir d’un autre monde.
CHANT
Ikanafa-dhé Tourama (Ne le tue pas, Tourama)
Ako kôdisô-sola Tourama (Il dit qu’il t’en donnera du cheval)
Ikanafa-dhé Tourama (Ne le tue pas, Tourama)
Ako kôdisô-djon-na Tourama (Il dit qu’il t’en donnera de l’esclave)
Ka sénsén moussoma-kè sarakadi (Il donnera une gazelle en sacrifice)
Ikanafa-dhé Tourama (Alors, ne le tue pas Tourama)
Cette chanson, héritée des profondeurs du Manden primitif, était dédiée aux seize porteurs de carquois, ces héros d’un autre âge dont le patronyme Traoré se tenait en tête. Hymne de gloire et de bravoure, elle honorait la mémoire des chasseurs et des guerriers mandingues, des hommes pour qui l’honneur valait plus que la vie.
Dans la prison noire, les cœurs se réchauffaient à l’unisson. La voix de Fina-Fodé Camara, le griot de Sankaran, s’élevait comme une prière, calmant les douleurs, chassant pour un instant la peur et la misère. Sirimanfing, lui, sentit renaître une lueur d’orgueil et de force dans son cœur. Il avait trouvé, dans cette chanson, le goût du courage et le sens de sa propre histoire.
Lorsque le chant s’éteignit, après de longues minutes d’émotion, Sirimanfing reprit la parole d’une voix lourde et vibrante.
« Je venais de fêter mes dix-huit ans lorsque j’ai appris que ma part d’héritage avait été confisquée et dilapidée par mes demi-frères. Mon père, paix à son âme, était un homme immensément riche. Il est mort dans un accident de voiture alors que je n’avais que huit ans. Ma mère, elle, était déjà partie le jour même de ma naissance, emportée par la guerre des femmes. Je ne l’ai connue qu’à travers des photographies jaunies par le temps.
Mon père m’aimait profondément. Chaque soir, avant de dormir, il me disait : “Je t’aime, mon fils, et je t’aimerai jusqu’à ma dernière seconde sur cette terre, car tu es la plus belle chose qui me soit arrivée.” Ces mots sont restés gravés en moi. Ils furent mon refuge lorsque tout s’effondra.
Après sa mort, sa première épouse prit la tutelle de mes biens et de mon éducation. Mais très vite, je compris que l’amour et la justice avaient quitté cette maison. Comme le disent les Bambara : Un orphelin est orphelin de tous, sauf de Dieu, et Dieu est sa seule famille. Ma marâtre et ses enfants dilapidèrent ma part d’héritage dans un commerce sans avenir.
Lorsque j’atteignis ma majorité, ils me servirent des mensonges pour justifier leur trahison. Je décidai de porter plainte. La police arrêta mes frères, et ils furent condamnés à me restituer un million de francs CFA. Je n’en reçus que la moitié, mais je dis à la police d’abandonner le reste. La moitié me suffisait, je voulais la paix.
Je me lançai dans le commerce. En deux ans, j’avais doublé mon capital. J’étais fier, confiant, presque heureux. Mais une nuit, le malheur frappa à ma porte : ma boutique fut cambriolée, vidée jusqu’à la dernière pièce. Je redémarrai malgré tout, avec le même courage. Mais à peine un mois plus tard, une seconde catastrophe survint. Ma boutique fut encore une fois dépouillée.
Je sentis alors que le sort s’acharnait sur moi. Et comme si cela ne suffisait pas, la même bande de malfrats fit irruption dans ma maison. Ils me menacèrent de mort si je ne leur donnais pas l’argent que je n’avais plus. Ils ont pris tout ce qu’ils ont trouvé. Puis, ne trouvant rien d’autre à piller, ils ont violé ma femme sous mes yeux avant de lui tirer une balle dans la tête.
Je n’oublierai jamais le cri qu’elle poussa, ni la lumière qui s’éteignit dans ses yeux.
Ce fut un voisin policier, rentrant du travail, qui alerta ses collègues. Les forces de l’ordre poursuivirent les bandits. L’un d’entre eux fut abattu sur place. Le lendemain, lorsque son corps fut identifié, j’appris avec horreur que c’était l’un de mes demi-frères, le fils de ma marâtre.
Alors, tout s’éclaira. Depuis le début, ces attaques étaient l’œuvre de ma propre famille.
Après les funérailles, la haine des miens se tourna contre moi. Ils m’accusèrent d’avoir provoqué la mort de leur fils. J’étais devenu un paria, un maudit. C’est alors que je pris la décision de fuir. Pas pour chercher la richesse, mais pour sauver ma vie.
J’ai rassemblé le peu d’argent qui me restait et j’ai pris la route de l’exil, cette route maudite que des milliers d’Africains empruntent chaque année au prix de leur vie. Et me voilà ici, dans cette prison obscure, suspendu entre la vie et la mort, sans savoir si je reverrai un jour la lumière du soleil libre.
Je sais que nul ne m’appartient ici-bas. Dieu seul est ma famille, mon refuge et mon avenir. Si je dois mourir ici, ce sera dans la dignité. Si je survis, ce sera par Sa grâce.
Car moi, je n’ai pas fui par faiblesse, mais par instinct de survie. Et tant qu’il me restera un souffle, je poursuivrai le dernier quartier de mon espoir. »
Lorsqu’il eut terminé, le silence revint dans la cellule. Un silence plein d’émotion, de respect et de douleur partagée. Ses compagnons, les yeux humides, l’applaudirent doucement. Dans cette prison où tout semblait perdu, Sirimanfing Traoré venait de rappeler, d’une voix ferme et digne, que l’espoir, même blessé, ne meurt jamais.
Suite dans le livre “Immigration Clandestine” du même auteur

