LES COULEURS DANS MES YEUX

Les-couleurs-dans-mes-yeux

Luna. Mes parents m’ont nommée ainsi en référence à la lune. Ils me voient lumineuse et éclatante… ils me voient.

Il fut un temps où je pouvais distinguer les couleurs. Il fut un temps.

Les gens disent que j’ai un beau visage fin. Je ne savais pas ce qu’ils voulaient dire par là. Plus tard, mon amie Maëlle m’a expliqué que j’ai une figure ovale, avec des pommettes hautes et assez marquées. En m’expliquant cela, Maëlle m’a touché le visage de haut en bas avec ses deux mains, marquant une légère pause sur les pommettes dont elle parlait.

Ensuite, elle a posé mes mains sur sa tête et m’a demandé d’explorer son visage à mon tour.

  • Vas-y, fais ma connaissance par ton toucher, disait-elle.

J’ai parcouru doucement sa frimousse avec mes doigts. D’abord, j’ai caressé des cheveux fins, apparemment ondulés. Puis j’ai senti un front large, un peu gras, mais à la peau douce, avec quelques boutons sur les joues. Son nez était proportionnel au reste de son visage, un peu plat, avec des narines arrondies. Ses lèvres étaient charnues et légèrement sèches à ce moment-là. Enfin, mes doigts se sont attardés sur son menton, et j’ai compris que nos visages étaient complètement différents.
Maëlle avait un visage rond et bien fourni, alors que le mien était fin.

Nous avions alors huit ans. Je la reconnaissais à sa voix aiguë, à son ton mélodieux. Je repérais ses pas, même quand elle était encore loin : le claquement de ses sandales sur les carreaux était unique. Et son odeur lui appartenait, un doux mélange de lavande et de citron. J’aimais ce parfum.

J’associais Maëlle à la couleur bleu ciel. J’aimais le bleu ciel.

Pourquoi j’aime le bleu ciel ? Souvent, quand un vent léger me caresse la peau et qu’un soleil doux réchauffe sans brûler, les gens disent que le ciel est bleu, qu’il fait beau.

À l’époque où j’ai rencontré mon amie, nous étions toutes les deux ce que notre église appelait « les enfants en souffrance ». Nous étions plusieurs, dix ou quinze enfants, je ne m’en souviens plus très bien. Ils prétendaient que nous portions tous les fardeaux des péchés de nos parents, de nos ancêtres.
Certains ne parlaient pas et produisaient des bruits étranges. D’autres étaient alités et ne pouvaient même pas aller aux toilettes. Vivre à leurs côtés chaque jour était pénible, d’autant plus que les responsables du centre refusaient de se salir pour nous.

Maëlle, elle, faisait des crises fréquentes et violentes. Soudain, sa respiration s’accélérait, puis survenaient les tremblements. Elle disait que c’était dû aux convulsions. Parfois, elle s’effondrait au sol et les autres enfants hurlaient de peur. Alors venaient les bergers pour l’exorciser. Ils hurlaient des prières et des conjurations, aspergeaient de l’eau bénite qui sentait le poisson. Et les crises de Maëlle s’arrêtaient.
Ces jours-là étaient des jours rouge orangé, aussi brûlants et suffocants que les feux de l’enfer.

Un jour gris, Maëlle a fait une énième crise. Elle se trouvait sur le balcon du troisième étage du foyer.
Ce jour-là, le gris était lourd, épais, sans nuance. Un gris qui n’attendait rien.

J’ai entendu du bruit, beaucoup de bruit. Des voix affolées, des pas précipités, des cris qui se superposaient. Puis il y a eu le fracas sec de quelque chose qui s’écrase au sol, en bas.

Le gris s’est fendu net.

Maëlle a chuté.

Après la mort de Maëlle, le bleu ciel a disparu. Il ne revenait plus, même quand le vent se faisait léger, même quand le soleil chauffait sans brûler. Il n’y avait plus de couleur à laquelle accrocher son nom.
Les bergers disaient que c’était la preuve que les ténèbres gagnaient du terrain.

Ils nous enfermaient alors dans une pièce minuscule et étouffante, soi-disant pour nous purifier. Là-dedans, il n’y avait ni jour ni nuit, seulement une obscurité jaunâtre, sale, qui collait à la peau. Le noir avait une odeur de sueur, de peur et de moisissure.

Certains de mes amis imploraient en larmes nos gardiens, parce qu’ils avaient peur du noir. Le noir était trop plein. Il débordait.

D’autres chantaient des cantiques. Des chants pâles, sans couleur, qui tentaient de repousser l’ombre. Mais les bergers semblaient ne pas nous entendre.

Ils disaient que c’était pour notre bien. Ils disaient que Satan était sur le point de nous vaincre.
Ils disaient que ce sont eux qui avaient précipité Maëlle dans les abîmes de la mort.

Les jours suivants étaient rouges, mais d’un rouge sombre, presque brun. Un rouge qui ne brûlait plus, un rouge épuisé. Les sermons sur les péchés se succédaient, jour après jour. Ils nous mettaient en garde contre les plaisirs terrestres, contre les tentations de la chair.

Depuis, les sermons sur les péchés se succédaient jour après jour. Ils nous mettaient en garde contre les plaisirs terrestres et les tentations de la chair.

Chaque mot effaçait un peu plus les couleurs que j’avais connues. Maintenant seul le noir persiste dans ma vision.

Retour en haut