Par Imad Badreddine
Il y a des périodes de la vie où l’on a besoin de silence.
Pas simplement de moins de bruit autour de soi, mais d’un véritable silence intérieur. Celui qui arrive lorsque les voix du monde deviennent trop nombreuses, lorsque les certitudes commencent à se fissurer et que l’on ressent le besoin de s’asseoir un instant avec soi-même.
J’ai longtemps pensé que le silence était une absence.
Aujourd’hui, je le vois autrement.
Le silence n’est pas forcément ce qui manque. Il est parfois ce qui reste lorsque tout le superflu disparaît.
Nous vivons dans un monde qui ne nous laisse presque plus le temps de nous entendre penser. Les téléphones vibrent, les informations se succèdent, les opinions s’affrontent, chacun veut être entendu, reconnu, regardé.
Nous avons appris à parler.
Mais avons-nous encore appris à écouter ?
Et surtout, avons-nous encore appris à nous écouter nous-mêmes ?
Lorsque le bruit devient une fuite
Je me suis souvent demandé pourquoi nous avions autant besoin de remplir le silence.
Une musique dans la voiture. Un écran dans une pièce. Une conversation pour éviter une pensée. Une activité pour repousser une question.
Peut-être avons-nous parfois peur de ce que nous pourrions découvrir si nous restions seuls avec nous-mêmes. Car dans le silence, certaines choses remontent.
Un souvenir. Un regret. Le visage de quelqu’un qui nous manque. Une blessure que nous pensions avoir oubliée. Une décision que nous n’avons jamais vraiment assumée. Le silence ne crée rien de tout cela. Il nous permet simplement de les entendre. Et c’est peut-être pour cette raison qu’il peut être si difficile à supporter.
Se retrouver face à soi-même
Avec les années, j’ai compris que nous passons une grande partie de notre existence à chercher notre place dans le regard des autres. Nous voulons être appréciés. Respectés. Reconnaissables. Nous voulons parfois prouver que nous avons réussi. Mais il arrive un moment où toutes ces apparences deviennent fatigantes.
On ne veut plus impressionner personne. On veut simplement être en paix. C’est alors que commence une autre forme de voyage. Un voyage qui ne nécessite ni avion, ni passeport, ni destination. Il suffit de descendre en soi. Et cette descente n’est pas toujours confortable. On rencontre ses contradictions. Ses erreurs. Ses fragilités.
On découvre que certaines colères cachent des blessures et que certains silences cachent des mots que nous n’avons jamais osé prononcer. Mais cette rencontre avec soi possède une vertu extraordinaire, elle nous rend progressivement plus vrais.
La solitude m’a appris une chose
Je ne parle pas ici de la solitude qui fait souffrir. Je parle de ces moments où l’on choisit volontairement de s’éloigner du bruit pour entendre ce qui se passe en nous. J’ai découvert que l’on peut être entouré de beaucoup de monde et se sentir profondément seul. Et qu’à l’inverse, on peut être seul dans une pièce et ressentir une paix immense. La solitude n’est donc pas toujours une absence. Elle peut devenir une présence. La nôtre.
Nous passons tellement de temps à attendre que les autres nous comprennent que nous oublions parfois de nous comprendre nous-mêmes. Pourtant, personne ne peut faire ce travail à notre place. Les autres peuvent nous aimer. Nous accompagner. Nous tendre la main. Mais certaines portes ne s’ouvrent que de l’intérieur.
Le silence et nos blessures
Il y a aussi les blessures.
Celles dont nous parlons facilement et celles que nous cachons même à ceux que nous aimons.
Avec le temps, j’ai compris qu’une blessure ne disparaît pas toujours parce que le temps passe.
Parfois, elle change simplement de forme.
Elle devient une méfiance. Une colère. Une peur. Un besoin excessif d’être reconnu. Ou simplement ce sentiment étrange que quelque chose en nous est resté quelque part dans le passé.
Le silence nous oblige à regarder ces blessures sans forcément chercher à les juger.
Et peut-être est-ce là le commencement de la guérison intérieure : accepter de regarder ce que nous avons longtemps refusé de voir.
Entre deux terres
Il existe un silence encore plus particulier, celui de l’homme qui porte plusieurs terres dans son cœur.
Lorsque l’on quitte un pays très jeune, on découvre plus tard que l’on n’a jamais vraiment quitté son enfance.
Une odeur peut faire revenir un paysage. Une chanson peut réveiller une rue. Un mot peut faire surgir une voix. Une cuisine peut ramener une maison entière. L’exil est étrange.
On croit avoir quitté une terre, puis on comprend qu’elle a simplement changé d’adresse.
Elle s’est installée en nous. Et peut-être qu’avec le temps, j’ai compris que vivre entre deux cultures n’était pas forcément une déchirure.
Cela pouvait aussi être une richesse.
Nous ne sommes pas toujours obligés de choisir entre nos appartenances. Nous pouvons être plusieurs choses à la fois. Plusieurs mémoires. Plusieurs héritages. Plusieurs histoires. Notre identité n’est pas toujours une frontière. Elle peut être un pont.
Pourquoi j’écris
Peut-être que si j’écris aujourd’hui, c’est justement parce que certaines choses ne peuvent être dites autrement. L’écriture est pour moi une manière de faire parler le silence.
Je n’écris pas parce que j’ai toutes les réponses. J’écris parce que certaines questions refusent de me quitter.
Qu’est-ce qu’une vie réussie ?
Que restera -t-il de nous lorsque nos fonctions, nos possessions et nos apparences auront disparu ?
Pourquoi certaines rencontres changent-elles une vie ?
Pourquoi certaines blessures deviennent-elles, avec le temps, des sources de sagesse ?
Et surtout, que pouvons-nous transmettre avant de partir ?
Je crois que l’écrivain ne possède pas nécessairement la vérité.
Il possède peut-être simplement le courage de rester suffisamment longtemps devant une question pour qu’elle finisse par lui révéler quelque chose. Ce que nous laisserons derrière nous Nous passons notre vie à construire. Une carrière. Une maison. Une réputation. Une situation. Une sécurité.
Puis, un jour, le temps nous rappelle que rien de tout cela ne nous appartient définitivement.
Tout passe. Les titres passent. L’argent passe. Les applaudissements passent. Même nos certitudes passent.
Alors je me demande souvent : qu’est-ce qui restera ?
Peut-être pas ce que nous avons accumulé.
Mais ce que nous avons donné. Une parole qui a consolé. Une main qui a aidé. Un pardon qui a libéré. Une idée qui a fait réfléchir. Un livre qui a accompagné quelqu’un dans une période difficile. Une présence qui a compté.
C’est peut-être cela, notre véritable trace. Pas notre nom gravé quelque part. Mais l’écho de notre passage dans la vie des autres.
Après le silence
Je ne crois plus que le silence soit vide. Il est rempli de choses que nous ne savons pas toujours nommer.
Il y a dans le silence une forme de vérité que le bruit nous empêche souvent de percevoir.
Il nous apprend à écouter. À patienter. À regarder autrement. À distinguer l’essentiel du superficiel.
Et peut-être surtout à comprendre que nous n’avons pas besoin de parler constamment pour exister.
Certaines présences parlent sans mots.
Certains regards disent davantage que de longs discours.
Certains silences contiennent des années d’amour, de douleur ou de mémoire.
Alors, lorsque le monde devient trop bruyant, j’aime revenir à cette pensée : peut-être que nous ne sommes pas faits pour remplir tous les silences.
Peut-être sommes-nous parfois simplement invités à les écouter.
Car lorsque tout se tait, il reste encore quelque chose.
Une mémoire. Une conscience. Une espérance. Une lumière.
Et cette voix intérieure que nous avions presque oubliée. Le silence ne met pas fin à la conversation.
Il nous apprend enfin à l’entendre. Et peut-être que ce que nous appelons silence n’est, au fond, que l’écho de ce que notre âme essaie depuis longtemps de nous dire.


