Ce midi, sur le chemin de l’humus mouillé,
j’ai flâné dans la mémoire des lendemains d’hivernage.
Au milieu des eaux qui ruissellent sur la terre noire,
il y avait le dessin de ton sourire.
Il y avait ton visage sculpté sur les troncs des cocotiers,
il y avait ta chevelure abondante sur les têtes
des petites filles du quartier.
Je ne te connaissais pas.
Imonlè…
On m’avait parlé de nos pères
qui ont marché sur la route en latérite vers la grande bleue.
Eux qui ont laissé le parfum de leurs souvenirs
en direction du vent salé,
eux dont la mémoire soutient encore
nos rêves mal tissés sous le soleil de Ouidah.
Je ne te connaissais pas,
alors que tu as toujours été là.
Souffle, danse, feu, parole, héritage…
Nous avions en commun
les couleurs des yeux
et le tatouage des esprits.
Voilà comment je t’ai reconnue
comme mon autre moi…
Imonlè…
Fille des eaux, sœur de l’autre bout du monde !
La première fois, je t’ai trouvée si belle,
si vraie, aussi fertile que la déesse Yemandja.
Oh oui, tu as la taille et la grandeur
de nos rêves d’ébène,
ceux qui poussent drus comme tes cheveux
sur les rives de notre vaste imagination.
Voilà pourquoi je t’ai appelée : Imonlè.
Lumière sacrée de nos bois,
flamme éternelle.
Tu as pris racine dans le feu ancestral
avant de quitter le ventre de ta mère,
et tu es sortie aussi purifiée
que l’or de tes origines.
Te voilà revenue à nous,
si heureuse et riche de notre identité !
Cette identité dont tu déploies la bannière
sur l’Everest de verre et de béton.
Nou son houé non gon houé a !
Répète aux flocons de neige
que les enfants légitimes
retrouvent toujours le chemin des origines.
Imonlè…
Sœur, je te revois entière.
Tu admires ma plénitude
et moi, je vénère ta fidélité.
Toi qui gardes si chèrement en toi
cette part de nous.
Tu n’es pas qu’une plume diasporique.
Tu es notre plus belle revanche sur le passé.
Je te chante au son du Guèlèdè dans les bois,
j’apporte ta plume
au sanctuaire des maîtres de la parole.
À toi qui compatis à notre dur quotidien
et qui vis notre résilience,
n’oublie pas de peindre cette nuit
nos visages balafrés
sur la toile de tes transes.
Car il restera une source inépuisable
qui continuera d’alimenter nos rêves épuisés.
Il restera toujours à la terre-mère
l’enfant qui vient de loin : Imonlè…
Ce soir, tu diras au poète
que les étoiles s’alignent
au-dessus du tambour parlant.
Dans la constellation de la grand-mère,
il y aura des notes d’ivoire pure,
celles que présentera l’Orisha
au panthéon yoruba.
Au rythme des pas de danse
de la prêtresse noire revenue du Nord,
le verbe de la renaissance
s’alliera à l’harmonie
des incantations de feu et d’or.
Ce soir, tu lèveras ton verre
au blues de l’Akonhoun des terres ocres.
À ton esprit, il aura un goût terreux,
combiné à la saveur
des bords de l’Atlantique.
Chuut ! Écoute le son du bois !
Et bénis le verbe
qui coule si abondamment de toi.
Imonlè… flamme… souffle… accomplissement…
plénitude… bonheur !
Dis-moi, griotte, guérisseuse des âmes errantes,
toi qui viens d’un monde si froid
et qui gardes allumé en toi le feu sacré,
aurais-tu vu nos autres frères ?
Nos sœurs ont-elles ta soif,
tes reins fermes
et la douce virulence de ta plume ?
J’ai ouï dire
qu’elles préfèrent toujours s’appeler
April, Sharon, Bridget, Daisy,
et qu’elles ont blanchi leurs noirs désirs
pour mieux ressembler à la neige.
J’ai souvent prié pour mes frères,
qu’ils goûtent aux seins de Mawu
et soient gorgés de notre connaissance !
On gardera en leur intention
la mélodie des fables
et un peu de vin de palme.
On les attendra le temps qu’il faudra,
et quand ils seront prêts,
nous les accueillerons avec joie au cœur,
beaucoup d’espoir dans le ventre.


