Les mains vides

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Les mains vides

Imad Badreddine

Il était un homme
qui, chaque matin, traversait le même quartier
pour gagner son travail.

La ville s’éveillait à peine.
Il marchait dans ce demi-jour
comme dans une maison familière.

Il savait le nom du vendeur de journaux,
celui du gardien de l’immeuble d’en face,
celui de la femme qui balayait le trottoir avant l’aube,
et dont le balai écrivait, dans le silence,
la première phrase du jour.

Il les saluait tous, sans effort,
comme on respire.

Puis vint une promotion.
Puis une maison plus grande.
Puis une voiture au moteur si feutré
qu’on eût dit qu’elle s’excusait d’exister.

Et, sans qu’il l’eût décidé,
quelque chose en lui se mit à changer de hauteur.

Il ne cessa pas de saluer le vendeur de journaux.
Mais son regard, désormais, le traversait
comme la lumière traverse une vitre,
au lieu de se poser sur lui
comme une main sur une épaule.

Il ne sut jamais quel jour cela commença.
Telle est la nature de ces choses :
elles ne s’annoncent pas, elles s’installent,
comme la poussière descend, sans un bruit,
sur le meuble que l’on ne regarde plus.

J’ai souvent pensé à cet homme.
Je l’ai croisé sous mille visages,
et j’ai craint, plus d’une fois,
de le retrouver dans mon miroir.

Jamais il ne se dit : « Je suis supérieur. »
Cette phrase-là, personne ne la prononce à voix haute.

Elle se terre ailleurs :
dans les silences,
dans l’appel auquel on ne répond plus,
dans la conversation que l’on écourte,
dans la table que l’on ne partage plus
qu’avec ceux qui pourront nous rendre quelque chose.

Nous portons tous, quelque part au-dedans,
une échelle invisible
sur laquelle nous rangeons les êtres sans même le vouloir.

La fortune y est un barreau. Le diplôme en est un autre.
Puis la maison, la voiture,
le nom que l’on porte, la langue que l’on parle.

Nous avons appris à confondre
ce qu’un homme possède avec ce qu’un homme est ;
et cette confusion, une fois enracinée,
ne se guérit presque jamais d’elle-même.

Il faudrait pourtant se souvenir d’une chose simple,
que la vie se charge, tôt ou tard, de nous réapprendre :

Tout ce qui a été construit peut-être défait.

J’ai connu des hommes qui possédaient tout,
et à qui il n’a fallu qu’une saison pour tout perdre :
une maladie, une guerre,
une signature au bas d’un mauvais contrat.

J’ai vu des maisons,
bâties sur trente années de sacrifices,
s’effacer en une nuit
comme un château de sable que reprend la marée.

J’ai vu des noms
qui faisaient trembler les salles de réunion
devenir, quelques mois plus tard,
des noms que l’on ne prononce plus.

Alors pourquoi bâtissons-nous notre dignité
sur ce qu’un instant suffit à nous arracher ?

Peut-être parce que nous avons peur
de regarder en face notre propre fragilité.

Il est plus doux de croire
que nous avons tout édifié seuls,
la réussite, l’ascension, la place,
que d’admettre
qu’une main s’est tendue au bon moment,
qu’une porte s’est ouverte sans que nous l’ayons forcée,
qu’un maître a cru en nous
un jour où nous ne croyions plus en nous-mêmes.

L’homme qui réussit aime raconter son histoire
comme s’il en avait tracé chaque ligne.
Il oublie, souvent,
la main qui tenait le stylo à côté de la sienne.

Je pense à ma mère, à mon père,
aux terres qu’ils ont quittées,
aux mains vides avec lesquelles ils sont repartis ailleurs
pour tout recommencer.

Je pense à tout ce que l’on peut perdre :
un pays, une maison, jusqu’à une langue.
Et à ce qui, malgré tout, ne se perd pas :
la manière de regarder l’autre.

C’est peut-être cela, la seule richesse
qui ne figure sur aucun relevé de compte :

La façon dont on parle
à celui qui ne peut rien nous rendre ;
la façon dont on se souvient de ceux qui nous ont aidés,
quand plus personne autour de nous ne s’en souvient ;
la façon dont on garde au fond de soi,
malgré les années et les victoires,
la mémoire de ce que c’est que d’avoir eu besoin.

Un arbre chargé de fruits ne s’annonce pas.
Il ne crie pas sa grandeur aux passants.
Il incline simplement ses branches,
un peu plus bas,
sous le poids de ce qu’il porte,
comme s’il se courbait malgré lui
devant ceux qui viendront cueillir.

Une fois, deux fois peut-être, dans ma vie,
j’ai rencontré des hommes véritablement grands.

On ne les reconnaissait ni à leur maison,
ni à leur voiture,
ni au silence qui se faisait
quand ils entraient dans une pièce.

On les reconnaissait à autre chose :
à la manière dont ils se tournaient
vers celui qui n’avait rien à leur offrir,
à la lenteur singulière
avec laquelle ils écoutaient
celui que nul autre n’écoutait.

Ceux-là n’avaient pas besoin
qu’on se lève à leur entrée.
Depuis longtemps,
ils avaient cessé de compter
les têtes qui se redressaient.

Nous sommes venus au monde les mains vides,
refermées sur rien d’autre
que l’air de notre premier souffle.

Et un jour, d’une façon ou d’une autre,
nous repartirons ainsi,
les mains ouvertes,
incapables de retenir quoi que ce soit
de ce que nous aurons amassé.

Entre ces deux instants où nos mains sont vides,
il y a toute une vie.

Et peut-être que la seule question
qui vaille d’être posée, à la fin,
n’est pas celle de savoir ce que nous avons accumulé,
mais celle-ci :

Combien de personnes pourront dire,
en nous voyant partir,
que nous ne les avons jamais fait sentir
plus petites que nous ?

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