L’homme qui savait créer un dieu. Méditation sur Saint-Exupéry.

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Il y a un homme qu’on croit connaître. On le voit accoudé au hublot d’un Simoun, la Croix du Sud clignotant sous les ailes, ou penché sur un carnet où naît, d’un trait, un petit bonhomme et sa planète. On l’a rangé parmi les écrivains, parmi les aviateurs, parmi ceux qui savent dessiner un mouton dans une caisse. On oublie, presque toujours, qu’il fut aussi cela : un homme qui, sa vie durant, n’a cessé de se demander pourquoi on vit, et pour quoi on accepterait de mourir.

Le 31 juillet 1944, au-dessus d’une mer trop bleue pour qu’on y pense à la mort, Antoine de Saint-Exupéry s’envole une dernière fois. Il laisse derrière lui, inachevé, un manuscrit d’un millier de pages qu’il portait depuis huit ans comme on porte un fardeau et une promesse : le monologue d’un roi berbère, une bible sans dieu déclaré, où il avait mis, disait-il à ses proches, tout ce que ses autres livres n’avaient fait qu’esquisser. « Auprès de cet écrit », confiait-il, « tous mes autres bouquins ne sont que des exercices. » On l’appellera Citadelle. Un brouillon splendide et sans fin, comme une cathédrale qu’on n’achève jamais tout à fait.

Il en trace les premières lignes en 1936. Songez à ce que ce millésime charrie : le Front populaire qui s’invente en France, l’Éthiopie qu’écrase la botte fasciste, Moscou qui juge et fusille ses propres enfants, l’Espagne qui s’ouvre le ventre, l’Allemagne déjà tout entière livrée à la croix gammée depuis trois ans. Et de l’autre côté de l’eau, l’Amérique qui promet, en guise d’horizon, les vitrines pleines et les caddies remplis. Si Saint-Exupéry se met à écrire cette année-là son testament, c’est qu’il refuse, d’un même geste, toutes les routes qu’on lui tend.

Pourquoi fait-on la guerre ?

Pour quoi accepte-t-on de se battre, de perdre un bras, une jambe, un visage, une vie ?

Saint-Exupéry ne répond pas par un traité. Il répond par un souvenir, celui d’un enfant de douze ans, dans la cour grise d’un collège.

Un camarade échangeait avec ses sœurs des lettres d’une naïveté sans défense. On les lui vole. Un garçon monte sur l’estrade, déplie les feuilles, et lit — à voix haute, devant tous — les secrets d’une famille, pendant que des mains complices maintiennent l’adolescent cloué sur sa chaise, l’obligeant à écouter le pillage de son intimité. Saint-Exupéry ne dit pas qu’il eut pitié. Il dit qu’il eut envie de tuer.

« On accepte ou l’on n’accepte pas le viol d’un certain empire, l’empire intérieur », écrira-t-il plus tard. « Il y a des frontières qu’il est monstrueux de violer, et nous avons appris, alors, nous petits gamins de onze ans qui n’étions pas d’accord, ce qu’est le sentiment de honte. Tout mais pas ça. Nous avons pris les armes. C’était des règles plates, des encriers et nos petits poings de onze ans, et nous avons vengé le copain torturé. Nous l’avons porté en triomphe. Et il s’est mis à rire, rétabli dans sa dignité. Et là est l’essentiel. Nous n’avons pas été bouleversés par la pitié. Nous avons défendu ce gosse-là. Mais déjà, bien mieux que ce gosse, c’est l’homme que nous avons en lui respecté. »

C’est cette frontière-là, exactement, que viendront violer les bottes du nazisme. Car ce qu’on défend dans une guerre n’est jamais d’abord un drapeau, un code civil, une ligne sur une carte. C’est une citadelle plus secrète, plus intérieure — ce point en nous que rien ni personne n’a le droit de forcer. Chaque homme est une énigme, et le premier des droits est celui de le demeurer : de ne rien devoir à la masse, de garder, close, la porte de son propre mystère. Un proverbe berbère, que Saint-Exupéry aimait citer, dit cela mieux qu’aucun philosophe : « Ton secret, c’est ton sang. Si tu le donnes entièrement, tu meurs. » Car ce qui fait de nous une énigme, ce ne sont pas les choses de notre vie — nos amours, nos deuils, nos petites victoires, nos grandes défaites — mais le fil invisible, et à nul autre semblable, qui les noue entre elles. Ce fil-là est notre bien le plus précieux. C’est notre empire intérieur. Et si on nous le prend, ce n’est pas seulement notre liberté qu’on nous ravit : c’est notre puissance de créer.

Car faire de l’homme un créateur — voilà, si l’on cherche bien, ce à quoi devrait servir toute civilisation qui mérite ce nom. Le créateur a besoin de la civilisation comme la flamme a besoin de l’air ; et la civilisation a besoin du créateur comme la cathédrale a besoin de la main qui la bâtit.

Qu’est-ce donc qu’un créateur ?

Qu’est-ce qu’une civilisation vivante, et non pas seulement vivace ?

Saint-Exupéry répond par une image, la sienne, celle qui revient sans cesse sous sa plume : celle des clous et du navire. Un homme fabrique des clous, jour après jour, sans savoir à quoi ils serviront : il habite déjà, sans le savoir, une civilisation mourante. Mais que ce même homme sache que ses clous, iront river les planches d’un navire, un navire qui prendra la mer et le vent — et le voilà, lui, l’obscur forgeron, embarqué tout entier dans cette traversée. Il a besoin du navire comme le navire a besoin de lui. Vivre en civilisation, ce n’est rien d’autre que sentir ce lien-là, ce fil sacré qui court d’un homme à l’autre à travers les choses qu’ils fabriquent ensemble.

Ce lien est ce qu’on ne voit bien qu’avec le cœur, disait un autre livre de Saint-Exupéry — l’essentiel, invisible pour les yeux.

Notre siècle, lui, nous a fait croire que tout se réglait par la politique — qui doit tenir les rênes, comment répartir le pouvoir. Mais dans une civilisation qui brûle vraiment de cette ferveur créatrice, la question du pouvoir s’efface : elle devient secondaire, presque incongrue. Si je suis orfèvre, et que mon roi a besoin de mes mains pour ciseler sa couronne, alors ce n’est plus moi qui le sers — c’est lui, en réalité, qui me sert, en me donnant à créer la civilisation où je respire. Le pouvoir n’est plus qu’un ciment jeté sur la conscience commune d’appartenir à une même aventure ; et ce ciment, qu’il prenne la forme d’un trône ou d’une assemblée, importe finalement assez peu. De même la mort, dans une telle civilisation, perd de son tranchant : car vivre, comme mourir, c’est d’abord échanger sa vie.

Échanger sa vie. Voilà l’expression qu’il faut laisser résonner. Nous n’échangeons pas notre vie seulement à l’instant où elle s’achève : nous l’échangeons chaque jour, à chaque heure, contre ce que nous faisons naître d’elle. Le peintre ne vit pas devant sa toile : il échange sa vie contre elle. Le musicien ne vit pas dans la musique qu’il joue : il s’y dépense, il s’y donne, trait pour trait, note pour note. L’ingénieur se dissout dans la machine qu’il invente. Être vivant, réellement vivant, ce n’est pas jouir d’exister ; ce n’est pas ce que l’époque appelle, avec une gourmandise un peu vulgaire, « profiter de la vie ». C’est se dépenser contre quelque chose qui, à nos yeux, vaut davantage que l’existence nue.

« Une civilisation, un siècle de peinture par exemple, ce n’est pas », écrit Saint-Exupéry, « un siècle où des caravanes de population défilent chaque jour devant des chefs-d’œuvre dans les musées. La civilisation, c’est là où l’on peint, là où se multiplie l’invention en peinture. On peut bien, ensuite, brûler les toiles chaque soir, peu importe. C’est un grand siècle : les hommes y sont des hommes. » Et n’allons pas croire que ce privilège d’échanger sa vie soit réservé à quelques génies auréolés. Celui qui élève ses enfants s’échange contre eux. Celui qui bêche son jardin, patiemment, s’échange contre lui. Nous nous échangeons tous, sans exception, contre le travail de nos mains — et c’est pourquoi ce travail, s’il veut nous garder vivants, a besoin d’un sens qui le dépasse. Ce que redoutait Saint-Exupéry, ce n’était pas la fin du monde, mais quelque chose de plus sourd, de plus lent : un monde où cet échange deviendrait tout simplement impossible, parce que la société aurait cessé d’être créée pour n’être plus qu’organisée. Une civilisation qui s’organise au lieu de se créer meurt sans même s’en apercevoir. La création s’efface, et il ne reste plus, à sa place, que le grand rouage tranquille de la machine.

Sentant venir cet homme-là — cet homme désœuvré de sa propre création — Saint-Exupéry n’a plus, dans les dernières années, qu’une question à poser, une seule, presque désespérée : que faut-il dire aux hommes pour qu’ils redeviennent des créateurs ? Car le nazisme, à ses yeux, n’était que l’écume la plus visible d’une marée bien plus vaste, une guerre menée partout, sourdement, contre le pouvoir créateur de l’homme — une guerre pour engendrer, au bout du compte, l’homme des masses, l’homme-termite, logé dans sa termitière de béton et de chiffres.

Comment gagner cette guerre-là ? La réponse, chez lui, ne va pas dans le sens qu’on attend. Il ne nous demande pas d’être plus intelligents. Il nous demande, au contraire, de nous méfier de l’intelligence.

Nous sommes, dit-il, prisonniers de notre logique. Devant une situation, nous n’agissons jamais tout de suite : nous analysons d’abord, nous comparons, nous cherchons dans notre mémoire une situation semblable qui aurait déjà eu lieu, nous soupesons des probabilités, et nous ne nous risquons que là où le succès nous semble à peu près garanti. Ce faisant, nous cessons purement et simplement de fonder l’avenir : nous ne faisons que reconduire, indéfiniment, ce qui s’est déjà produit. Nous devenons des stratèges — et rien n’étouffe plus sûrement la ferveur qu’une vie tout entière vouée à la stratégie. Le piège que nous tend l’intelligence, c’est de nous faire croire qu’un fil de logique relie le passé à l’avenir. Or ce fil n’existe pas : entre hier et demain, il n’y a qu’une suite d’actes, de gestes créateurs qui, sans cesse, infléchissent le cours des choses. « L’intelligence et la logique », écrit Saint-Exupéry, « ne peuvent comprendre que le passé, car on ne peut pas déduire l’avenir à partir du passé. L’avenir ne se calcule pas. L’avenir se crée. »

Pour dire cela, il ne cherche pas des concepts : il va chercher l’eau et la pente, comme on va chercher, dans le désert, les seules images qui ne mentent pas. L’eau qui déborde de la baignoire et pèse sur le plancher trouve toujours, sans réfléchir, la fissure par où filer chez le voisin d’en dessous. Elle ne calcule rien. Elle agit, et n’a jamais fait que cela. L’intelligence, elle, ne connaît jamais les choses de face : elle en a seulement une idée, une ombre abstraite ; devant le désordre du réel, elle s’effraie, hésite, et bien souvent attend. « Or », écrit Saint-Exupéry, « l’occasion ne se présente jamais. Celui qui attend un jour, un seul, n’a rien compris. L’escrimeur ne peut pas réfléchir ses coups. Il ne peut jamais attendre, parce que la vie est irréversible. » Et il ajoute, dans le même souffle, l’image du boxeur : celui-là, s’il devait résoudre une équation avant chaque coup de poing, serait étendu au tapis dès la première reprise. Il faut d’abord avoir envie de frapper. La faille de l’adversaire, on la trouve en frappant, jamais en calculant : car la vie, tout simplement, n’obéit pas à la logique.

À l’image de l’eau, Saint-Exupéry en accole une seconde, qui la prolonge : celle de la pente. L’eau va toujours où va la pente ; c’est elle qui l’oriente, qui la fait tendre vers un lieu plutôt qu’un autre. La volonté des hommes, pareille à l’eau sur une pente, trouve toujours, tôt ou tard, sa faille — dans n’importe quel système, aussi verrouillé soit-il. Mais une machine administrative, elle, pure production de l’intelligence, ne trouvera jamais de faille à exploiter : c’est qu’elle ne tend vers rien, qu’aucune pente ne l’incline nulle part.

Et l’on comprend alors ce paradoxe de notre temps : plus nos sociétés deviennent savantes, outillées, technologiquement admirables, moins elles sont gouvernées, et plus elles sont gérées. Les chefs se sont retirés ; les gestionnaires ont pris leur place. Et les gestionnaires raisonnent toujours en logiciens — jamais en créateurs, jamais en sauveurs. Qu’une pandémie survienne, et l’on réunit aussitôt un conseil de savants, chargés de modéliser l’avenir — c’est-à-dire, au fond, de le calculer à l’avance. « Or », note Saint-Exupéry avec une sévérité presque cruelle, « toute notre intelligence analytique n’est que l’énorme caricature d’une action. » L’acte véritable n’est jamais ce qui devait, logiquement, se produire. Il est ce que nous faisons advenir de toutes pièces, ce que nous déclenchons — et l’occasion, pour naître, a toujours besoin d’une pente qui l’attire, comme l’eau.

Redevenir des créateurs, alors, suppose une chose : rendre à l’instinct — à la vie, disons le mot tout simplement — la place que la raison lui a confisquée. Deux sortes de situations traversent nos jours, et nous devons apprendre, chacun pour son compte, à ne plus les confondre : celles où il s’agit de gérer un problème, et celles, plus rares et plus décisives, où il s’agit de créer. Le malheur de notre éducation est de nous avoir appris à affronter les unes et les autres avec le même visage fermé, le même esprit gestionnaire. Or, lorsque se présente enfin la situation qui engage tout notre avenir, celle qui appelle en nous le créateur, nous continuons, par habitude, à gérer.

Souvenez-vous de l’aviateur du Petit Prince. Une panne l’a jeté au milieu du désert ; il répare, mesure, calcule ses chances de survie — il gère, avec toute la gravité d’un homme sérieux. Et voici qu’une petite voix vient le déranger : « S’il vous plaît… dessine-moi un mouton. » Cette voix l’agace précisément parce qu’elle l’arrache à sa gestion, et le somme de créer.

« Je m’occupe, moi, de choses sérieuses ! » finit-il par lâcher. Et le petit prince, sans se démonter, lui répond : « Des choses sérieuses ?

Tu confonds tout, tu mélanges tout. » Confondre gérer et créer : voilà, au fond, toute l’erreur de notre siècle. On gère avec des codes, avec de l’intelligence, avec de la logique. On ne codifie jamais la création. « La logique », écrit Saint-Exupéry, « n’a pas le pouvoir de créer la vie à l’avance. » On peut, après coup, tracer l’équation exacte du chemin qu’un homme a suivi pour se trouver, un jour, à tel endroit précis — et cette équation ne sera pas fausse, tant qu’elle se contente d’éclairer ce qui a déjà eu lieu. Mais qu’elle prétende dire où cet homme ira demain, et elle devient absurde. Le passé, seul, se laisse réduire en équations. L’avenir, jamais. Une civilisation digne de ce nom est d’abord cela : un espace où les hommes refusent de laisser leurs calculs décider de ce qu’ils deviendront. Un peuple de créateurs, qui engagent leur instinct et leur vie pour façonner, jour après jour, leur avenir — individuel autant que commun. Alors, et alors seulement, les liens qui nouent les choses entre elles redeviennent des liens vivants ; alors nous cessons d’habiter un décor peint, et nous habitons de nouveau, pour de vrai, un monde.

Il faut ici se souvenir d’une image plus proche de nous, et qui dit, sans doute mieux qu’un long discours, tout ce que Saint-Exupéry pressentait déjà. Le 15 avril 2019, le monde entier, saisi, a regardé brûler la cathédrale Notre-Dame de Paris — et beaucoup y ont vu, sans très bien savoir pourquoi, quelque chose comme la fin symbolique de notre civilisation.

On a cherché des causes : un chantier de rénovation mal sécurisé, un court-circuit, une cigarette mal éteinte. Toutes ces réponses, aussi exactes soient-elles techniquement, manquent l’essentiel — car ce sont des réponses de gestionnaire, non de créateur. Si Notre-Dame a brûlé, c’est d’abord, et bien avant toute étincelle, parce que notre civilisation avait cessé depuis longtemps d’avoir la ferveur des bâtisseurs de cathédrales. C’est parce qu’elle s’était laissée aller, peu à peu, jusqu’à changer un lieu sacré en simple escale touristique, un décor pour photographies. Il n’est que trop naturel que les cathédrales finissent par brûler dans une civilisation qui ne sait plus en construire.

« Nous avons bâti une cathédrale », écrit Saint-Exupéry, avec une violence tranquille, « et puis elle a été livrée aux chaisières et au sacristain, et non à l’architecte géant. La cathédrale a été bâtie pour qu’on y loue des chaises. Le monde de Pascal a été bâti pour qu’on y joue au bridge. Et moi je me refuse à confondre l’activité de la chaisière avec le sens de la cathédrale, la liberté de l’homme avec la paresse du bridge, et l’économie libérale avec la combine. Il faut réinventer le dieu qui remplirait la cathédrale à sa mesure. »

Voilà, je crois, où nous conduit patiemment toute la pensée de Saint-Exupéry, jusqu’à ce mot, presque une provocation : l’homme véritablement créateur est celui qui sait créer un dieu. Non pas une idole à adorer les mains jointes, mais ce lien sacré, ce fil invisible qui seul, donne du poids à nos jours, et pour lequel seul il vaille la peine d’échanger sa vie.

En 1995, on a restauré l’épitaphe qui veille sur la tombe d’Emmanuel Kant. On peut y lire ces mots, simples comme une évidence : « Deux choses remplissent mon âme d’émerveillement : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. » Le ciel, et la loi. L’immense, et l’intime. Voilà une épitaphe que le petit prince, sans doute, n’aurait pas reniée — ni, à travers lui, l’homme qui, un soir de juillet, s’est envolé pour ne plus revenir.

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