Chapitre 1: Cousinage à plaisanterie

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CHAPITRE I: Cousinage à plaisanterie 

Je l’avais dit, et je le redis aujourd’hui. J’avais promis que je raconterais cette histoire lorsque je me sentirais prêt. Longtemps, j’ai gardé le silence, persuadé que chaque récit possède son heure. Cette heure est enfin arrivée. Me voilà prêt.

Il était une fois une famille kouranko qui, avec bien d’autres familles, descendait des villages reculés pour rejoindre la ville de Faranah. En longue file indienne, chacun portait sur la tête ou sur l’épaule du manioc, du maïs, du fonio et du riz destinés au marché. C’était leur quotidien. Ils parcouraient des dizaines de kilomètres pour vendre leurs récoltes, acheter quelques condiments, puis reprendre le chemin de leurs villages.

Un jour, la curiosité les poussa jusqu’à la Villa André Touré, l’une des merveilles de la ville à cette époque. Pour la première fois de leur vie, ils découvraient une maison à étage. Dans leur patois, ils l’appelaient « Sankaso ». Tous restèrent bouche bée devant cette architecture qui semblait défier le ciel.

Au moment du départ, le jeune Kalanko demeura immobile. Fasciné, il contemplait encore cette bâtisse extraordinaire sans remarquer que les autres avaient déjà repris la route. Comme attiré par une force invisible, il franchit le portail pour aller toucher le soubassement de cette maison qu’il n’avait admirée que de loin. Arrivé au pied du bâtiment, il leva les yeux vers l’étage avec l’émerveillement d’un enfant découvrant un autre monde.

Soudain, un cri retentit.

Un petit garçon blanc venait de basculer du troisième étage. Sans réfléchir, Kalanko se précipita et réussit à le rattraper avant que son corps ne s’écrase au sol. Par un courage instinctif, il venait de lui sauver la vie.

Quelques instants plus tard, les parents de l’enfant descendirent précipitamment. En retrouvant leur fils sain et sauf, leur soulagement fut immense.

L’homme s’approcha de Kalanko et lui demanda :

— Que pouvons-nous faire pour te remercier d’avoir sauvé notre enfant ?

Kalanko resta silencieux. Les mots refusaient de sortir.

Devant son hésitation, le couple insista.

— Dis-nous ce que tu désires. Quelle que soit la valeur de ton souhait, nous ferons notre possible pour le réaliser.

Le couple s’inquiétait déjà. Peut-être allait-il demander une maison… une voiture… ou quelque chose d’encore plus extraordinaire. Après tout, rien n’avait plus de valeur que la vie de leur fils.

Finalement, Kalanko répondit timidement :

— Ce que je veux, je ne pense pas que vous puissiez me l’offrir.

Les parents insistèrent de nouveau.

Alors Kalanko déclara avec le plus grand sérieux :

— Je veux que vous m’achetiez “Bourè-nbè-bèrri“.

Autrement dit : Je veux du pain avec du beurre.

Le couple se regarda, éclata de rire, puis lui remit un gros morceau de pain généreusement garni de beurre.

Heureux comme un roi, Kalanko se mit à courir tout en dévorant son trésor afin de rejoindre les siens.

Lorsqu’il raconta toute l’histoire, l’assemblée éclata de rire. On se moquait gentiment de lui.

Son grand frère, Famary, s’éloigna pourtant du groupe, la tête baissée, presque en larmes.

Les amis lui demandèrent :

— Pourquoi pleures-tu, Famary ?

Il répondit d’une voix pleine de désespoir :

Kalanko, iwara mala denbayal malaya. Ilé mafô ko “bisicuti” ?

Ce qui signifie : Kalanko, tu as vraiment couvert notre famille de honte ! Tu n’as même pas pensé à demander des biscuits ?

Cette fois, le fou rire fut général.

En reprenant leur chemin, certains lançaient encore en riant :

Kouranko hankilima sa gno !

Autrement dit : Il n’existe pas de Kouranko vraiment sage !

Voilà… J’ai enfin raconté cette histoire qui circule depuis longtemps dans ma tête. J’en connais bien d’autres, mais je préfère m’arrêter ici, par respect pour mon oncle Alama Mara d’Entag. Sinon, je pourrais remplir plusieurs chapitres rien qu’avec les aventures de mes oncles Kouranko.

J’ai choisi d’ouvrir ce livre par cette anecdote, non seulement pour son caractère comique, mais surtout parce qu’elle illustre une pratique ancestrale qui demeure une force invisible de cohésion sociale : le cousinage à plaisanterie.

Dans le Manding profond, cette tradition prend plusieurs formes.

  • Il existe d’abord le cousinage intercommunautaire, qui unit différentes communautés, comme les Sankaranka et les Kouranko.
  • Vient ensuite le cousinage patronymique, qui rapproche certaines familles portant des noms différents, à l’image des Keïta et des Kouyaté.
  • On retrouve également le cousinage intervillageois, souvent lié aux origines des villages et aux lignées fondatrices. Ainsi, Kantédougou-Balandougou est associé aux Kanté, tandis que Kondiana-Kôrô demeure la terre des Keïta.
  • Il existe aussi le cousinage intergénérationnel, qui autorise les plaisanteries entre grands-parents et petits-enfants.
  • À cela s’ajoute enfin le cousinage par alliance, qui s’exprime entre un homme et les frères ou les parents de son épouse.

S’il existe un endroit où cette tradition s’exprime avec une saveur particulière, c’est bien Faranah.

Entre Sankaranka, Kouranko et Djalonka, les échanges sont souvent plus drôles qu’un film de Moussa Koffoé et parfois plus doux que les oranges de Kindia.

Pour comprendre cette magie, il ne suffit pas d’en entendre parler.

Il faut venir à Faranah…

…et la vivre.

Après cette parenthèse historique consacrée aux Kouranko, certains lecteurs se demanderont certainement : Mais qui est donc ce jeune homme ? À quelle communauté appartient-il ? Va-t-il se moquer uniquement des Kouranko, ou distribuera-t-il les plaisanteries à tout le monde ?

Assis devant mon cahier, la plume à la main et le sourire aux lèvres, je réponds simplement : Chacun aura sa part de gâteau…

Ou plutôt…

sa part de galette !

Comme on aime le dire à Faranah en riant : « Faranah gâteau sarangni bonomangny. »

Autrement dit : « Acheter une galette à Faranah n’est jamais une perte : on la mange, puis l’huile qui reste sur les doigts sert de crème pour les bras. »

À partir de cet instant, je crois que vous connaissez déjà la réponse aux questions que vous vous posiez.

La suite du récit vous dira le reste.

 


Extrait du livre: DOUNOUGNA, ADONIGNA (Le Monde et la manière de le mener)

Genre : Autobiographie 

Auteur : TIRO KARIM EGZON 

Statut : Inclusif 

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