Les Voix de Sankaran

1000169121

Ourouyah, le Royaume de la Distance et des Légendes

Bien avant que le nom de Sankaran ne s’impose dans les récits des peuples, cette terre mythique s’appelait Ourouyah, un mot sankaranka qui signifie “Oula“, la Distance. Trois générations entières vécurent sous ce nom chargé de mystère et d’écho lointain, avant que les vents de l’histoire ne le rebaptisent Sankaran.

Ourouyah, c’était plus qu’un simple territoire. C’était un monde à part, un espace sauvage, redouté et sacré, où la nature semblait s’être donnée pour mission d’imposer sa toute-puissance. Les forêts y étaient denses et impénétrables, peuplées de créatures fabuleuses, parfois diaboliques, souvent meurtrières. Chasseurs aguerris y laissaient la vie, emportés par des bêtes dont les récits ne suffisaient pas à décrire l’horreur. C’est cette réputation redoutable qui fit d’Ourouyah une terre célèbre, mais crainte, pour la densité inouïe de ses tragédies cynégétiques.

Dans cette contrée aux reflets surnaturels, il existait des oiseaux aux cris de malédiction, des bêtes aux griffes ensorcelées, des arbres qui saignaient quand on les coupait, des marécages où le temps semblait s’arrêter, et des hommes, ou plutôt des entités humaines, capables des pires ravages. Tout cela, bien sûr, avait une raison. Une raison que seuls les anciens pouvaient raconter, le regard perdu dans les braises d’un feu ancestral.

C’est aussi là, dans cette Ourouyah envoûtante, qu’émergea l’une des épopées les plus saisissantes de l’histoire orale : celle de la Femme Buffle, Do Siguí, connue à sa naissance sous le nom de Do Kamissa. Sa légende, transmise avec ferveur par les griots, plane encore sur la région comme une brume de mémoire et de peur.

La capitale d’Ourouyah, à cette époque, portait le nom de Dafôlô, et dans ce monde où les mystères se mêlaient au quotidien, les habitants vivaient au rythme de la terre et de l’eau, de la forêt et du ciel. L’agriculture nourrissait les foyers, la chasse faisait les héros, la cueillette et la pêche maintenaient l’équilibre des jours, tandis que l’arboriculture tissait les liens entre l’homme et la nature.

Ourouyah n’était pas simplement un royaume. C’était un lieu d’épreuves, de légendes et de vérités oubliées. Un lieu où chaque pas pouvait être un adieu, mais aussi une initiation au mystère de la vie. Un lieu que le nom de Sankaran n’a pas effacé, mais qu’il a choisi d’honorer en silence.

La Leçon des Roseaux : L’héritage du roi d’Ourouyah

Le royaume ancestral d’Ourouyah, ce territoire d’histoires et de légendes, se divisait en trois grandes provinces, chacune composée de trois à quatre villages vivant sous l’autorité de son chef. Fait marquant, les dirigeants de ces provinces n’étaient pas de simples alliés de pouvoir, mais des frères de même sang, nés d’un même père, issus d’un même tronc.

Pourtant, depuis leur plus tendre enfance, une ombre de discorde s’était insinuée dans leurs esprits. Une incompréhension sourde, ancienne, presque instinctive, les empêchait de se reconnaître comme frères de cœur. Ils ne parlaient plus le même langage de l’âme. Chaque regard entre eux était chargé de suspicion, chaque silence pesait comme un mur.

Un jour, sentant sa fin proche, le vieux roi d’Ourouyah, affaibli sur son lit, fit appeler ses trois fils. Il demanda que personne n’assiste à cet entretien, car ce qu’il avait à leur dire ne devait être entendu que d’eux seuls. Ce fut, dans cette chambre silencieuse, que le monarque mourant leur transmit l’ultime leçon.

Il demanda à chacun d’aller chercher un roseau dans la brousse et de le lui rapporter. Obéissants, les fils revinrent chacun avec un roseau en main. Le roi, d’une voix tremblante mais assurée, leur ordonna de briser leurs roseaux. Ce fut chose facile, en quelques secondes, les tiges se brisèrent net.

Puis, il leur demanda de rassembler tous les morceaux cassés, de les attacher ensemble en une botte, et d’essayer à nouveau de les casser. L’aîné s’y essaya, sans succès. Le deuxième prit le relais, sans plus de chance. Le cadet, enfin, échoua également. La botte de roseaux, une fois unie, résistait à tous leurs efforts.

Alors le roi, les yeux brillants d’émotion, leur dit :

— Mes fils, chacun de vous est un roseau. Seul, vous êtes fragiles, vulnérables, faciles à briser. Mais unis, comme ces tiges rassemblées, vous devenez indestructibles. Souvenez-vous toujours de cela : la fraternité n’est ni un choix ni un luxe. Elle est un don divin qu’il faut respecter et protéger. Ne tournez jamais le dos à votre sang. La fratrie est comme une grande forêt : nul ne peut la tailler. Et cette forêt vous abritera tant que vous accepterez d’en être les arbres. La chaussure de la fratrie, que vous soyez petit ou grand, elle vous conviendra toujours, car elle est faite sur mesure par Dieu lui-même. Je n’ai plus longtemps à vivre, mais je devais vous offrir cette grande leçon, simple en apparence, mais immense dans sa portée.

Les trois fils, touchés jusqu’aux larmes, tombèrent à genoux devant leur père. Ce jour-là, ils jurèrent fidélité, amour et paix les uns envers les autres, devant celui qui les avait tant aimés.

Peu après, le roi rendit son dernier souffle. Selon sa volonté, le royaume fut partagé entre ses trois fils, chacun héritant d’une province. Et c’est ainsi que, le cœur lourd mais éclairé par la sagesse paternelle, les fils d’Ourouyah partirent chacun vers sa terre, porteurs d’un serment sacré, scellé par les roseaux de la fraternité.

La Fracture des Héritiers : Crépuscule sur l’alliance d’Ourouyah

Pendant plusieurs années après la mort du vieux roi, les trois fils héritiers du royaume d’Ourouyah respectèrent scrupuleusement la tradition qu’il leur avait léguée : se retrouver chaque année dans la capitale du royaume, où le frère aîné, devenu roi, accueillait la fête de la fraternité. Ces retrouvailles étaient sacrées. Elles symbolisaient l’union, le respect des liens du sang, et l’attachement à la mémoire du père.

Durant cinq longues années, cette coutume fut respectée sans faille, comme une flamme sacrée que chacun s’efforçait de garder vive. Mais la sixième année, un vent de discorde, longtemps contenu, se leva.

Le plus jeune des trois frères refusa catégoriquement de participer à la fête. Il s’était senti trahi et humilié, car, sans concertation ni explication, son frère aîné avait arraché un village entier de sa province pour l’annexer à la sienne. Un acte brutal, silencieux, qui transperça le cœur du cadet comme une lame dans le dos. Il n’exigea ni excuse ni justice : il coupa simplement les ponts, érigeant le silence comme seule réponse.

Le frère aîné, au lieu de chercher le dialogue ou d’envoyer un émissaire de paix, secoua la tête avec fatalisme, puis continua sa vie, insensible à la blessure de son cadet. Il n’entreprit aucun geste, aucun pas pour réparer cette faille naissante.

Quant au benjamin, longtemps neutre et conciliateur, il resta muet et indifférent, comme si cette querelle ne le concernait pas. Il détourna les yeux du conflit, pensant qu’il finirait par se résoudre de lui-même. Mais l’inaction est parfois le pire des choix.

Peu de temps après, ce même benjamin, autrefois si prompt à faire le chemin vers ses frères pour chaque cérémonie, refusa à son tour l’invitation du frère aîné. Son cœur s’était alourdi d’amertume.

Une nuit, alors qu’il était allongé sur sa natte, sa femme lui murmura des mots douloureux :

— Tu n’as aucune valeur à leurs yeux. Tu cours vers eux sans cesse, mais eux ne font jamais un pas vers toi. Tu es invisible à leurs regards de rois.

Ces mots, venimeux mais sincères, tombèrent comme une pluie noire sur son cœur. Depuis ce jour, le benjamin aussi tourna le dos à ses deux aînés. Il entra dans le cercle brisé de la discorde familiale.

Ainsi, les trois frères autrefois unis par la sagesse du roi défunt, devinrent des antagonistes farouches, retranchés chacun dans son orgueil, sa blessure, son silence. Le pont de la fraternité s’était effondré, laissant derrière lui un vide glacial et une brume de méfiance entre les trois provinces.

Pendant ce temps, le monde autour d’eux s’embrasait de conflits territoriaux, de convoitises armées et de trahisons incessantes. Et dans ce contexte troublé, la division des fils du roi faisait trembler l’avenir d’Ourouyah, désormais sans rempart face aux tempêtes extérieures.

Les Trois Cœurs Fermés : La Tragédie du Royaume Perdu

Un an s’écoula, silencieux et chargé de tension, lorsque le feu de la guerre s’abattit sur la province du frère cadet. L’ennemi, implacable et bien préparé, lança son assaut avec une brutalité foudroyante. Mais les deux autres frères restèrent de marbre, impassibles devant l’appel muet de leur sang.

L’aîné, assis sur son trône dans la capitale, murmura avec dédain :

— Si cela n’était pas arrivé, j’aurais fini par croire que la fratrie n’est qu’un mot vide de sens.

Quant au benjamin, replié dans sa province, il lança à son épouse d’un ton amer :

— Si cela n’avait pas frappé notre frère, j’aurais juré que la fraternité est un don divin inutile et creux.

Ils restèrent là, à contempler la chute de leur cadet sans lever un doigt, sans même envoyer une parole de réconfort. En une semaine à peine, la province du cadet fut ravagée, ses terres calcinées, ses villages réduits en poussière. Le frère cadet, encerclé par les épées et les cris, tomba sous les coups de sabres ennemis, abandonné par ceux qui portaient son sang.

Mais le destin, cruel et pressé, ne laissa aucun répit. Deux semaines plus tard, ce fut au tour de la capitale d’être attaquée. Les ennemis, enhardis par leur victoire, déferlèrent comme une tempête de flammes. Et le benjamin, toujours figé dans son ressentiment, haussa les épaules :

— Si cela n’arrivait pas à mon frère, j’aurais pu croire que la fraternité est une forêt indomptable. Mais voyez comme elle peut être taillée.

Les tambours de guerre résonnèrent entre les murs royaux. En moins d’une semaine, la capitale fut réduite en champ de ruines, son peuple écrasé, ses soldats balayés. Le roi, l’aîné, périssait sous l’assaut des épées et des fusils traditionnels, son sang se mêlant à la poussière de son trône effondré.

Mais la guerre ne s’arrêta pas. Elle ne prit aucun détour pour se réarmer ou réfléchir. Elle fondit immédiatement sur la province du benjamin, tel un vautour affamé. En trois jours, les flammes embrasèrent les cases, les cris des femmes et des enfants s’élevèrent comme une litanie de fin du monde. Le benjamin, dernier des frères, chuta à son tour dans la poussière, fauché par l’acier, les yeux grand ouverts sur le vide qu’ils avaient laissé.

Un mois plus tard, il ne restait rien du grand royaume d’Ourouyah. Le pays tout entier fut réduit en esclavage. Le peuple autrefois fier portait désormais des chaînes, tandis que les trois frères, jadis princes d’un héritage royal, moururent comme des insensés – non pas parce qu’ils furent vaincus par la guerre, mais parce qu’ils refusèrent d’être des frères de cœur, quand le destin leur en avait donné l’occasion.

Ainsi se termina l’histoire d’un royaume brisé non par les armes, mais par la froideur des cœurs.

Le Serment du Vautour : L’Exil d’une Vieille Âme

Tout ce temps-là, dans le silence d’un ciel chargé de cendres, une vieille vautour observait depuis les hauteurs noueuses d’un baobab millénaire. C’était l’arbre-gardien, ceinture de mémoire et de légende, au cœur de la contrée d’Ourouyah. Ses branches avaient vu naître les royaumes, pleurer les rois et enregistrer les secrets des hommes.

La vieille vautour, témoin des jours sombres, rassembla ses petits autour d’elle. Ses plumes, grisonnantes par le poids des saisons, frémissaient sous le souffle du vent chaud. Son regard perçant embrassa les ruines du royaume et, d’une voix tremblante mais profonde, elle parla :

— Venez mes enfants, venez voir les hommes… Observez leurs cœurs, écoutez leurs silences, sentez leurs querelles. Voilà donc ce qu’ils appellent “fraternité” ? Voilà ce qu’ils appellent “lien de sang” ?

Elle secoua tristement la tête et poursuivit avec une sagesse mordante :

— Dja, dja ! Une seule femme peut enfanter des enfants différents? Voilà ils se traitent comme des étrangers ! 

Dja, dja ! Préparer l’héritier serait plus important que préserver l’héritage !

Peut-on aimer sa patrie sans aimer d’abord sa fratrie ?

Elle marqua une pause, le bec levé vers le ciel, et ses yeux s’embuèrent comme ceux d’une mère trahie.

— Quand une famille se regarde comme des inconnus, alors ce sont les étrangers qui deviendront ses frères. Et ce jour-là, l’ombre entrera dans leurs maisons, non par la porte, mais par les cœurs fermés.

Puis, avec un frisson douloureux, elle se leva lentement, ses ailes s’étirant avec majesté, et déclara :

— Mes enfants, que cela vous serve de leçon. Aujourd’hui, moi, vieille vautour, je quitte les terres des hommes. Je quitte leurs villes, je tourne le dos à leurs villages. J’emporte avec moi la honte de leur guerre et l’amertume de leur orgueil. Je m’envole vers la brousse, là où le silence est plus sage que la parole humaine. Je ne reviendrai en ville que le jour où les membres d’une famille se tiendront la main, les yeux lavés de larmes, et chanteront ensemble la paix, le pardon et l’amour véritable.

Ainsi, la vieille vautour s’envola, suivie de sa descendance, vers les terres sauvages. Et depuis ce jour, dit-on dans le pays Sankaranka, le vautour ne vit plus en ville. Il n’apparaît qu’au moment des sacrifices, car il ne supporte plus de voir la folie des hommes, ni la trahison du sang.

Et c’est ainsi que le vent des collines porte encore aujourd’hui le serment du vautour :

“Je reviendrai quand les frères sauront de nouveau se reconnaître.”

Des générations s’éteignirent, d’autres virent le jour. Les ruines d’Ourouyah devinrent poussière, les provinces se perdirent dans les vents du temps. Mais l’histoire des trois frères, de leur division, de leur chute, demeura gravée dans la mémoire des peuples, transmise de bouche en bouche, d’aïeul en aïeul, comme une plaie jamais refermée.

Et dans ce silence laissé par la guerre et le deuil, le souvenir de la vieille vautour s’éleva peu à peu au rang de symbole. Du territoire d’Ourouyah aux terres de Do, jusqu’aux confins de Sankaran, son départ en exil devint une leçon, son serment un avertissement sacré.

On ne prononçait plus son nom, non. On la nommait simplement “l’oiseau de Sankaran”, celui qui avait fui le royaume des hommes pour ne plus voir leurs trahisons, celui qui ne reviendrait que lorsque les cœurs sauraient de nouveau battre à l’unisson.

Et ainsi naquit, dans la conscience collective, une vérité plus forte que l’épée :

“Quand les frères se perdent, c’est le royaume tout entier qui s’effondre. Mais quand l’amour renaît entre eux, c’est la paix qui revient chanter sur les branches.”

Depuis lors, Sankaran est devenu un foyer de paix, de fraternité, de pardon et d’amour. Le sang versé a fécondé la terre, et les blessures du passé ont enfanté une nouvelle ère. De nos jours, le royaume est composé de huit provinces, dirigées non plus par la haine mais par l’harmonie de huit frères unis : Deouna, Taborla, Siriborla, Colla, Nafinborla, Tilmoloko, Tenkoulelah et Gbiri, province confiée à la descendance du benjamin.

Ainsi se referme l’épopée douloureuse des trois frères, et s’ouvre la légende vivante d’un royaume guéri, où le vautour, quelque part dans la brousse, attend toujours le chant de l’unité pour regagner la ville.

 

Extrait du livre “Les Voix de Sankaran tome 1” de l’écrivain guinéen Karim Tiro Mansaré 

 

Tous droits réservés 

Retour en haut