Yakhoumba Sékou et la scène musicale
Yakhoumba Sékou entretient avec la musique une relation aussi profonde et indispensable que celle d’un enfant avec son cordon ombilical. La musique est sa passion, la guitare son arme la plus puissante pour changer le monde, et le public son vin : à mesure qu’il grandit, il s’y enivre avec gratitude et puissance.
S’il est vrai qu’aux premières heures, la guitare lui imposait ses règles les plus rigoureuses, aujourd’hui, c’est bien Ahmed Sékou qui la domine, la façonne et la commande à son gré. L’art de la guitare n’a plus de secret pour lui : il en a acquis une maîtrise totale.
« Au départ, je voyais la guitare comme une arme qui m’effrayait à plus d’un titre. Je désirais pouvoir la maîtriser vraiment, mais au fond de moi, j’avais chaud au ventre lorsque je pensais que j’allais devoir jouer avec. Le jour où je l’ai tenue dans mes mains, le battement de mon cœur accéléra comme un épervier fondant sur sa proie. Mais avec courage et audace, j’ai fini par la dompter comme un chaton dans le salon de mon père. Toute chose est une question de décision, de détermination et surtout de courage. Aujourd’hui, je dis Dieu merci : grâce à la bénédiction et aux prières de mes maîtres, de mes parents et à mon entourage, j’ai fait de la guitare un esclave que je respecte profondément, car elle a fait de moi ce que je suis et ce que je serai, même mille ans après moi. La guitare est réellement ce que je laisserai à mes enfants. Elle représente pour moi ce que la craie est à l’enseignant, le ciseau au menuisier, et la pagaie au piroguier. »
Ces mots, prononcés par notre sorcier de la guitare moderne, Yakhoumba-den, résument avec une rare précision sa philosophie artistique. Par la guitare, il communique, éduque, informe, soigne, recrée et développe. Yakhoumba est un médicament, un guérisseur aux doigts sédatifs.
Dans cet ouvrage, il est essentiel de rappeler que si la refondation de la culture guinéenne attend la disparition d’hommes tels que Sékou Bembeya Diabaté, Yakhoumba Sékou, Sékouba Kandja, Wasterio et bien d’autres encore, il sera trop tard pour corriger les défaillances et profiter de l’expertise de ces maîtres. Mamadou Thung, je vous respecte. Si vous voulez détruire un peuple, inutile de toucher à son économie ou à sa politique : il suffit de prendre sa culture en otage et de la détruire. Ce peuple disparaîtra ou mettra mille ans à renaître.
Rares sont les chefs d’État qui comprennent cela. Parmi les fervents défenseurs de la culture guinéenne et africaine, l’histoire retiendra le feu Ahmed Sékou Touré, mais aussi Son Excellence le Général Mamadi Doumbouya, qui, par son gigantesque projet de refondation, n’a oublié aucune dimension : il a tout touché, et de la manière la plus sérieuse.
« Si l’on me demande aujourd’hui ce que je pourrais faire pour la culture guinéenne, avec mes expériences, mes connaissances et mes capacités dans différents domaines de la musique, je choisirais la réglementation des studios de production musicale. Car si notre tradition musicale disparaît un jour, c’est là que viendra la chute. Je peux même dire que la chute est déjà visible dans l’orientation musicale actuelle. Réformer ce secteur permettrait de remettre de l’ordre et de veiller sur nos musiques comme un père surveille les mots dans sa famille. Même si ce n’est pas moi qui le fais, je veux que ce soit fait. La culture guinéenne fait partie intégrante de moi. Si je la laisse être blessée, c’est comme si je versais le sang de mon père, qui a été un sacrifice vivant pour elle, mais aussi celui de mon frère et maître Petit-Condé, de Sory Kandja Kouyaté, d’Aboubacar Demba ou encore de Fodé Conté. Un chanteur qui détruit sa culture au profit de celles des autres n’est pas encore un vrai chanteur. Un vrai chanteur est lié à sa culture par un devoir moral et spirituel, celui de la protéger et de la promouvoir dans le monde. Un métissage bien soigné enrichit une culture, mais un métissage imprudent la détruit. Qu’Allah protège la culture de Keïta Fodéba, de Sow Baïlo, de Balla Onivogui, de Hamidou Diaouné, de Kélétigui Traoré, etc. Amen. »
Yakhoumba Sékou n’est pas un homme de culture ordinaire. Il est difficile de le juger pour comprendre sa vision, et difficile d’évaluer sans attention sa détermination en faveur de la musique guinéenne. Ses actes, ses gestes, son engagement permanent auprès des artistes, son combat pour sauvegarder l’héritage orchestral de la nation : tout cela révèle ses intentions profondes et la culture qu’il veut bâtir.
Allons-y encore : tout est là pour comprendre l’homme, ses visions et son ambition culturelle.
Qu’Allah le garde longtemps pour cette patrie guinéenne d’Ahmed Sékou Touré. Amen.
TIRO Karim Egzon

