Huitième Partie
La Vision Culturelle de Yakhoumba
« Frère Sékou, quelles remarques et quelles visions avez-vous pour la culture guinéenne ? » demandais-je dans un enthousiasme candide.
Il répondit d’un ton sérieux, presque grave, comme pour souligner l’urgence du sujet.
« Il faudrait que la production artistique soit réglementée. Aujourd’hui, beaucoup de musiques guinéennes ne sont pas dignes d’être écoutées en Guinée. Ces musiques font tout sauf promouvoir notre culture ; elles participent plutôt à la dépravation musicale.
Si nous observons attentivement, la plupart de nos droits d’auteur sont versés au Sénégal, parce que la majorité de nos productions musicales sont d’origine sénégalaise ou étrangère. L’autoproduction est devenue la monnaie courante de notre univers musical. Chacun, selon ses moyens, entre dans un studio pour enregistrer des morceaux qui n’ont parfois rien à voir avec les rythmes guinéens.
J’ose dire, sans complexe, qu’en Guinée, nous fabriquons des artistes dans les studios, des artistes qui, dans la pratique, n’osent pas le live. Or un vrai talent artistique se reconnaît sur scène : si un artiste ne peut pas chanter en live, ce n’est pas un artiste.
Se baser aujourd’hui sur le succès ou sur les musiques en vogue pour définir le “meilleur artiste guinéen”, c’est aller contre les vrais talents. Nos artistes actuels utilisent des acoustiques nigérianes, ivoiriennes ou sénégalaises pour atteindre le succès. 98 % d’entre eux ne chantent pas : ils font du playback. J’ai peur qu’un jour, un artiste guinéen adepte du playback représente notre musique dans une grande rencontre artistique quelque part dans le monde. Ce serait un déshonneur national.
Il faut que nous arrêtions l’autoproduction sans contrôle dans ce pays, sinon l’avenir de la musique guinéenne est en danger. Certains me critiquent, m’accusent d’être responsable de la “divagation musicale guinéenne”, sans mesurer la lourdeur de leurs propos. Le combat que j’ai mené, que je mène et que je mènerai pour cette culture, seul Dieu en est témoin.
C’est pourquoi j’appelle à la vigilance de l’État, à l’aide du gouvernement, pour la réglementation du secteur des studios en Guinée. Il faut impérativement des studios étatiques, et exiger que les jeunes artistes y soient produits, afin que chaque musique respecte les règles de notre identité culturelle. Toute œuvre qui ne respecte pas ces règles devrait être produite ailleurs, mais pas en Guinée.
Aujourd’hui, il existe une agence de réglementation des spectacles et des droits d’auteur. Mais pourquoi pas une agence de réglementation des productions en studio ? Une institution capable de veiller à l’utilisation correcte de nos instruments traditionnels, de contrôler les paroles des chansons et d’imposer une rigueur nouvelle dans les messages véhiculés. Je connais, personnellement, les studios et les personnes capables d’assumer cette tâche.
Ensuite, chaque région devrait disposer de son propre studio d’État, pour éviter la centralisation à Conakry. Sans cela, de nombreux talents ne verront jamais le jour, car tout le monde n’a pas les moyens de rejoindre la capitale. C’est un projet qui me tient réellement à cœur. Si je le répète dans ce document, c’est pour montrer qu’il peut avoir un impact réel sur notre culture.
En Guinée, il existe des artistes qui méritent d’être produits. Ils sont exceptionnellement bons, mais n’ont pas la chance d’être mis en lumière, contrairement à certaines vedettes médiocres soutenues par le playback. Ce que j’ai appris de la musique, que cela serve aussi de conseil à la nouvelle génération, c’est que : “La musique est comme un maître : si tu la connais trop, jusqu’à la regarder nue dans la toilette, tu deviens fainéant. Ceux qui l’ont connue de cette manière n’ont jamais pu produire quelque chose de solide et de valeureux.”
Quand je fais allusion à certains talents bruts comme Tizo et Noumoukè de Faranah — que Karim Tiro m’a fait connaître —, c’est surprenant et triste de les voir dans de telles conditions, sans obtenir le même succès que certains artistes médiocres qui vivent du playback.
Kanko Djély peut avoir le même talent que sa cousine Sayon Camara, alias Taramakhè, avec qui elle a commencé. Ce sont des talents à soutenir, à encourager, à relancer. Mais hélas, nous parlons toujours, et nos voix ne sont jamais entendues.
Pour ma part, je dis Dieu merci depuis l’arrivée au pouvoir de Son Excellence le Général Mamadi Doumbouya. Il a repris la culture là où la Première République l’avait laissée. C’est un grand espoir pour notre pays, un avantage rare que beaucoup d’autres nations n’ont pas.
La Guinée a besoin de studios dignes de nom, de productions réglementées et de soutiens solides pour le cinéma, ce septième art qui est devenu un facteur de développement et de promotion culturelle. Nos écrans sont remplis de films étrangers, tandis qu’aucun film guinéen n’y apparaît. Pourtant, nous sommes le pays de Sow Baïlo, Moussa Koffoé, Yakhouba Pèssè, Kolon Sodia, Lamine Camara, pour ne citer que ceux-là.
L’État doit comprendre que la racine la plus forte d’un pays, c’est sa culture. Si vous voulez détruire un peuple, vous n’avez pas besoin de toucher à son économie ou à son armée : touchez à sa culture. Car un peuple qui oublie ce qu’il a été ne saura jamais ce qu’il doit devenir. Et tout peuple qui ne sait pas ce qu’il est n’a plus de raison d’exister.
Je termine cette réflexion par un plaidoyer adressé au Président de la République, Son Excellence le Général Mamadi Doumbouya : qu’il regarde encore davantage la culture dans sa globalité. Nous avons besoin de studios de haute qualité pour la production musicale et cinématographique.
Qu’Allah bénisse la nation guinéenne et ses habitants. »
TIRO Karim Egzon

